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MORLIERE Henri (X1894)

Deux polytechniciens tombés dans l’enfer du Linge : Henri Morlière et Charles Chardon

 

MORLIERE Henri

Né le 1er mai 1873 à Paris
Décédé le 26 juillet 1915 au Linge (Haut-Rhin)
 

Promotion X1894
Grade le plus élevé atteint au cours de la carrière : capitaine (artillerie)

 

CHARDON Charles Martin Jean Paul

 

Né le 22 mars 1888 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme)
Décédé le 4 août 1915 au Linge (Haut-Rhin)

 

Promotion X1907
Grade le plus élevé atteint au cours de la carrière : lieutenant (artillerie)

 

Pourquoi dresser une notice conjointe pour deux polytechniciens, qui plus est des « anonymes » ? La question peut se poser. Toutefois, lorsque l’on observe le parcours, aussi lacunaire soit-il, de chacun d’entre eux, on peut se rendre compte à quel point leur destin tragique reflète à la fois les particularités de la bataille du Linge, mais également l’association indéniable des X aux heures de gloire de l’artillerie.

 

Des origines sociales diverses

Au regard des milieux familiaux dans lesquels les deux hommes voient le jour, tout semble les éloigner. Le plus âgé des deux, Henri Morlière naît le 1er mai 1873 dans le 8e arrondissement de Paris, d’un père [2] ingénieur des ponts et chaussées. Lorsqu’il réussit le concours d’entrée à l’École Polytechnique en 1894, il obtient une brillante 9e place. Toutefois, il n’aura de cesse de régresser au cours de sa scolarité. 140e à son passage en première division, il sort finalement 157e d’une promotion de 212 élèves en 1896. Il choisit alors l’arme qui conditionnera son destin : l’artillerie.
Charles Chardon nait pour sa part quinze ans plus tard, le 22 mars 1888, dans une modeste famille du Puy-de-Dôme [3]. Il est quant à lui un peu plus régulier lors de son passage à l’X. 14e au concours de 1907, il est 21e au moment de son passage en première division et sort 35e des 153 élèves qui ont validé leur formation en 1909. Il opte pour le corps des manufactures de l’État où il obtient son diplôme d’ingénieur quelques mois plus tard. En parallèle il choisit de faire sa formation militaire obligatoire dans l’artillerie.

 

Des carrières militaires dans l'artillerie

Dès sa sortie de l’École, en octobre 1909, Charles Chardon est dirigé vers le 36e régiment d’artillerie pour y accomplir ses deux années de service restantes [4]. Il arrive avec le grade de soldat de 2e classe mais monte rapidement en grade. Le 14 février 1910 il est promu brigadier, puis sous-lieutenant de réserve, le 1er octobre. Il est alors réaffecté 16e régiment d’artillerie. A la fin de l’année, il change une dernière fois d’unité et passe au 53e régiment d’artillerie le. Il y est promu lieutenant de réserve deux ans plus tard, le 22 mai 1913.
Henri Morlière se perfectionne pour sa part à l’Ecole d’Application de Fontainebleau. LOrsqu’il en sort, en 1898, il est promu lieutenant et se retrouve au 16e régiment d’artillerie. Quatre ans plus tard, il reprend son instruction lorsqu’il est admis à suivre les cours de l’École d’Application de Cavalerie en qualité d’officier d’instruction. Le 26 septembre 1905 il est réaffecté au 40e régiment d’artillerie, puis au 25e, le 1er août de l’année suivante. En 1906, il rédige également un ouvrage remarquable qui fera date dans le milieu de l’artillerie. En effet, ses Notes sur le canon de 75 à l’usage des officiers de toutes armes seront rééditées à plusieurs reprises jusqu’en 1914 et feront office de bréviaire pour de nombreux canonniers. Henri Morlière est promu capitaine le 24 septembre 1908. Le 1er novembre 1911, il entre à l’École Supérieure de Guerre où il suit les cours pendant deux années. Le 11 octobre 1913, il en sort breveté d’état-major avec la mention « très bien ».

 

L'entrée dans la Grande Guerre

Réserviste, Charles Chardon est mobilisé le 2 août 1914 avec le grade de lieutenant de réserve. Au moment de la bataille du Linge, on le retrouve au 1er régiment d’artillerie de montagne de Grenoble où il sert dans la 41e batterie du capitaine puis chef d’escadron Commerson [5].
Officier de métier, Henri Morlière se retrouve pour sa part dans différentes formations avant de rejoindre la 129e division d’infanterie au moment de sa création, au printemps 1915.

 

Les X dans la bataille du Linge [6]


Le champ de bataille du Linge. Au second plan à gauche on distingue le Hurlin, hauteur sur laquelle se situait l’observatoire dans lequel le capitaine Morlière a été tué.

Le Linge est un massif alsacien des Hautes-Vosges [7]. Durant l’été 1915, ce dernier est l’enjeu de violents combats initialement lancés par les troupes françaises pour essayer de prendre la ville de Munster (Haut-Rhin), puis pour sécuriser le col du Wettstein, essentiel pour le passage des troupes au delà des crêtes vosgiennes. Les premières opérations dans ce secteur sont menées par la 129e division d’infanterie alors commandée par un ancien polytechnicien, le général Nollet (X1882). Henri Morlière fait alors partie de son état major. Si au cours de ces combats, ce sont souvent les troupes de montagne, et plus particulièrement les chasseurs, qui ont été mis à l’honneur, l’artillerie y joue également une part importante. D’après le général de Pouydraguin, ce seraient 94 canons de tous calibres qui auraient été utilisés pour mettre à mal les positions allemandes. Pour servir ces pièces, on compte bon nombre d’anciens pensionnaires de l’Ecole Polytechnique parmi lesquels on trouve Chardon.
Les attaques françaises débutent le 20 juillet 1915 mais n’ont pas les résultats escomptés malgré l’importance des forces engagées. Les gains de terrain sont minimes et les sommets, sur lesquels les troupes impériales se sont retranchées, ne peuvent être enlevés lors des premiers jours de l’attaque. Le 26 juillet est marqué par le premier succès des chasseurs qui parviennent à prendre le Lingekopf et à progresser de manière significative sur le reste de la crête. La riposte des artilleurs ennemis ne se fait cependant pas attendre. C’est au cours de cette dernière que le capitaine Morlière est enseveli sous les décombres de son poste d’observation [8] au Hurlin qui est touché de plein fouet par un obus de gros calibre. Cela n’empêche cependant pas les troupes françaises de se retrancher sur leurs nouvelles positions. La citation que l’officier reçoit quelques jours plus tard résume les services rendus par l’officier à son unité. « Officier d’état-major très brillant et d’une intelligence supérieure. A largement contribué avec son esprit d’ordre et de méthode à l’organisation de la division dans des conditions d’autant plus délicates que la division devait, à peine formée, s’engager. Pendant le combat du 26 juillet 1915, a été frappé mortellement alors qu’il était à son poste d’observation qu’il ne voulait pas quitter un instant, bien que le poste eut été repéré par l’ennemi et fut vigoureusement bombardé par des canons de gros calibre. »
Le 4 août, marque un tournant dans la bataille du Linge. C’est en effet à cette date que les Allemands lancent leurs premières contre-offensives dans ce secteur. Afin de les préparer au mieux, ces derniers déclenchent sur les positions françaises un bombardement qui reste dans les esprits de tous. Certains parlent de 40 000 obus qui seraient alors tombés sur un front de quelques centaines de mètres. Pour le général Dubail, commandant du groupe d’armées de l’Est, il s’agit là du pilonnage le plus intense qui ait eu lieu sur le front de la VIIe armée. C’est vraisemblablement au moment de l’assaut de l’infanterie allemande que le lieutenant Chardon est mortellement touché sur les pentes du Lingekopf. D’après l’historique du 1er régiment d’artillerie de montagne, il se serait « fait tuer sur ses pièces plutôt que de les abandonner ».


Vue du sommet du Lingekopf où le lieutenant Chardon trouve à son tour la mort au début du mois d’août.

 

La mémoire de ces combatants

Au lendemain de sa mort, Henri Morlière est transféré au carré militaire du cimetière communal de Plainfaing (Vosges) où il repose toujours aujourd’hui. Peu de temps après, le souvenir de ce dernier est perpétué sur les lieux mêmes où il est tombé. En effet, son nom est donné à un des principaux camps français du secteur du Linge. Le 1er septembre 1916, il est également fait Chevalier de la Légion d’Honneur à titre posthume.
Il ne reste par contre aucune trace du devenir de la dépouille du lieutenant Chardon. Au regard de l’intensité des duels d’artillerie au Linge au cours de cette période, il est probable que son corps n’ait pu être relevé du champ de bataille.

 


Sources et bibliographie

Henri Morlière
• Archives de Paris, Registres matricules, D.4R1 768.
• MORLIERE Henri, Notes sur le canon de 75 à l’usage des officiers de toutes armes, 1907, 80 pages.

Charles Chardon
• Anonyme, Historique du 1er régiment d’artillerie de montagne pendant la guerre 1914-1918, sans date, 44 pages.
• Dossier personnel de bénéficiaire de la Légion d’Honneur en ligne dans la base Leonore, cote LH/1942/1.
 


Notes

[1] Remerciements : Emmanuel Dubail, Eric Mansuy
[2] Il s’agit de Bernard Anne Elie MORLIERE, ancien pensionnaire de l’Ecole Polytechnique lui aussi (X1854).
[3] Son père, Michel Chardon, est distillateur. Il faut toutefois signaler que Charles a un oncle qui a lui aussi fait l’X en 1888 : Louis Antoine CHARLES.
[4] En effet, en vertu de l’article 23 de la loi du 21 mars 1905, les élèves admis à l’X sont tenus de contracter un engagement militaire de quatre ans. Celui-ci sera porté à huit ans par la loi du 7 août 1913.
[5] Il semblerait qu’il s’agisse ici de Charles Antoine François Emile COMMERSON, lui aussi ancien élève de l’Ecole Polytechnique (X1886). Son supérieur hiérarchique est alors Edmond Louis Marie CAMBUZAT (X1884).
[6] Nous ne reviendrons pas ici sur l’origine et les objectifs de la bataille du Linge, pour cela nous renvoyons vers nos ouvrages : HENSEL Florian, Le Lingekopf de 1915 à nos jours, Destruction - Remise en état - Revalorisation d’un champ de bataille alsacien de la Première Guerre mondiale, 2013, 272 pages et   Le Linge, Un massif alsacien dans la Grande Guerre, 2014, 64 pages.
[7] Ce dernier se décompose en trois sommets principaux : le Barrenkopf, le Schratzmaennele (son point culminant du haut de ses 1047 mètres) et le Lingekopf.
[8] L’effondrement de cet abri blesse mortellement un autre officier, le sous-lieutenant Albert Badenhuyer du 41e régiment d’artillerie de campagne. Ce dernier a été cité à l’ordre de l’armée à cet effet en septembre 1915 : « Blessé légèrement le 24 juillet, n’a pas voulu interrompre son service ; détaché le 26 juillet sur la ligne de combat comme observateur d’artillerie, a pu, grâce à l’audace et à l’intelligente initiative dont il a fait preuve, donner des renseignements les plus précis aux batteries dont il était chargé de régler le tir. A été tué au cours de sa mission. »