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La blockchain importe plus que la valeur du Bitcoin – Julien Prat, chercheur au Crest

Pour Julien Prat, co-porteur de la chaire « Blockchain & B2B platforms » et chercheur CNRS au CREST*, la fascination pour le Bitcoin masque les potentialités de la technologie de la blockchain qui le sous-tend et dont les enjeux dépassent de loin les interrogations sur le caractère spéculatif ou non de ce crypto-actif.

Julien Prat, chercheur au CREST, co-porteur de la chaire "Blockchain & B2B platforms"

Le cours du bitcoin a connu une nouvelle flambée dépassant les 50.000 dollars après l’intérêt officialisé pour ce crypto-actif par le constructeur automobile Tesla et son fondateur Elon Musk. Le Bitcoin n’est-il qu’une bulle spéculative géante ?

Quand le bitcoin explose, c’est toujours un peu la même histoire ! Tout le monde se focalise sur son caractère spéculatif avec des interrogations souvent négatives sans s’intéresser vraiment à la technologie qui le sous-tend, la blockchain qui a un réel potentiel disruptif et qui peut contribuer à répondre à de nombreux défis contemporains. Cette technologie peut permettre de désintermédier de manière sécurisée un très grand nombre d’opérations notamment dans le domaine financier. Elle peut aussi faciliter la reprise en main de leurs données personnelles par les utilisateurs des réseaux numériques alors que la mainmise des géants de l’internet et des réseaux sociaux est une inquiétude majeure aujourd’hui.

La question de savoir si le Bitcoin est une bulle spéculative est une question très délicate parce que personne ne sait répondre à cette question ! Comme beaucoup d’actifs, l’or par exemple, le Bitcoin a de la valeur parce que beaucoup de gens lui accorde de la valeur. Si je voulais être un peu provocateur, je dirais que même des monnaies comme l’euro ou le dollar sont des bulles, surtout en ce moment où les banques centrales en émettent de très grande quantité. Même si la monnaie banque centrale a des particularités uniques par rapport à d’autres actifs sa valeur repose aussi sur la confiance qu’on lui accorde. Cette confiance repose sur un consensus social qui donne une valeur à un moyen d’échange et il y a une dimension autoréalisatrice dans ce processus.

Quand nous avons été quelques-uns à créer la chaire dédiée aux implications technologiques et économiques de la blockchain il y a trois ans, nous avions en tête de promouvoir l’enseignement supérieur et la recherche dans ce domaine émergent qui suscitait alors un certain scepticisme. Le côté spéculatif ou pas des crypto-actifs n’était pas notre préoccupation !

Quand le cours sur la blockchain a débuté le Bitcoin s’échangeait autour de 2000 euros. Il en vaut aujourd’hui plus de 50000 mais notre objectif n’était pas de transformer nos étudiants en spéculateurs ! Nous nous intéressions à la blockchain et à ses enjeux dans les relations entre les entreprises, les institutions et les individus et nous avons très tôt constitué une équipe pluridisciplinaire, notamment avec Daniel Angot, directeur de recherche au centre INRIA Saclay et co-porteur de la chaire ou Linda Schilling, professeure assistant au CREST et spécialiste des monnaies digitales des banques centrales (CBDC, central bank digital currencies). Et je crois que l’on peut dire qu’il y a peu d’institutions d’enseignement supérieur et de recherche où autant de chercheurs travaillent sur la blockchain qu’à l’X.

Au-delà de la confiance auto-réalisatrice, est-ce qu’il y a des qualités intrinsèques du Bitcoin qui justifie l’engouement qu’il suscite ?

La première qualité intrinsèque du Bitcoin c’est d’être une « preuve de concept », d’avoir montré qu’un actif fondé sur la blockchain pouvait être créé et s’échanger dans des conditions de sécurité permettant de réaliser des transactions pour des montants même très importants puisque l’on a vu passer sur le réseau de transactions pour 500 millions voire un milliard de dollars.

La spécificité du Bitcoin est d’être un actif entièrement autonome, ne dépendant pas d’une autorité centrale qui pourrait le saisir ou le confisquer, et administré par sa communauté. Entièrement décentralisé, son fonctionnement est déterminé par des algorithmes mathématiques qui ont prévu dès le départ ses modes de transfert, ses règles de consensus et les modalités d’émission permettant d’éviter tout risque de falsification tout en se passant d’une autorité de régulation centrale et des risques d’arbitraires associés.

Il n’est pas inutile de rappeler que la première blockchain, celle du Bitcoin, a été développée dans le sillage de la crise financière de 2008 et de la crise de confiance institutionnelle qu’elle avait provoquée chez certains acteurs. L’origine des crypto-actifs est aussi liée au risque dystopique identifié par des cryptographes dans les milieux académiques qui, anticipant l’avènement de monnaies banque centrale digitalisées qui permettraient un traçage de toutes les transactions réalisées par chacun et un contrôle centralisé des avoirs de chacun, ont cherché à développer des alternatives qui assurerait une protection de la vie privée et préserverait l’intégrité d’au moins une partie des avoirs détenus.

Mais le Bitcoin est à la blockchain, ce que l’email est à l’internet. Depuis le début du réseau Bitcoin de très nombreuses initiatives en réseaux pair-à-pair ont vu le jour avec une base de données distribuée et structurée de manière similaire en chaînes de blocs où les blocs sont reliés les uns aux autres par un chaînage cryptographique destiné à assurer et à rendre infalsifiable le stockage des données.

La promesse de long terme de la blockchain, c’est l’internet des valeurs. A chaque fois que des actifs qui ont de la valeur sont échangés sur internet, il faut actuellement passer par des serveurs bancaires ou d’intermédiaires financiers et ce n’est pas le réseau lui-même, ce n’est pas le protocole, qui permet l’échange. La vision de long terme serait que les actifs existeraient directement au niveau protocolaire et qu’il n’y aurait donc plus besoin d’intermédiaire. Cela permettrait en particulier à chaque individu de contrôler ses données personnelles et de décider ou non d’être rémunéré pour ses données. C’est la vision de long terme et c’est pour cela que la blockchain a potentiellement autant de valeur. Le Bitcoin n’était jamais qu’une « preuve de concept », un premier exemple qui a fonctionné.

Une critique fréquemment formulée à propos des crypto-actif et du bitcoin en particulier porte sur le coût aussi bien financier qu’environnemental de la validation des blocs donnant lieu à la création de nouvelles émissions au profit du participant dont le bloc a été validé ? Cette limite est-elle pertinente et jusqu’à quel point peut-elle constituer un frein pour le développement des crypto-actifs voire d’autres initiatives fondées sur la blockchain ?

Cela pourrait l’être puisque que le processus de validation des Bitcoin consommerait actuellement entre 0,3% et 0,4% de la production mondiale d’électricité et que la consommation d’énergie augmente avec la valeur du Bitcoin. Comme les Bitcoins émis représentent actuellement 700 milliards de dollars, si la valorisation augmente encore pour atteindre par exemple 2.000 milliards de dollars, la consommation d’électricité augmentera et l’on peut aller comme cela jusqu’à 1% de la production mondiale voire plus… Cela n’a aucun sens d’un point de vue écologique et environnemental, mais pour l’instant force est de constater que cela n’a pas été un frein.

Plus fondamentalement, le mode de validation des Bitcoins par la preuve de travail (proof of work) très consommatrice d’énergie n’est pas le seul mode de validation d’une blockchain, l’alternative étant la preuve d’enjeu (proof of stake) beaucoup moins énergivore. Dans l’approche « preuve de travail », un participant au réseau qui souhaite mettre à jour la blockchain doit effectuer un travail de résolution d’un problème cryptographique avant de pouvoir modifier la base de données en y ajoutant un bloc. Dans l’approche par la « preuve d’enjeu », pour modifier l’état du réseau, un membre doit montrer qu’il est déjà impliqué dans le système. Des systèmes de blockchain sont déjà basés et fonctionnent sur cette approche.

C’est le cas notamment de Tezos, une plateforme de blockchain pour le développement de contrats intelligents et du crypto-actif tez, co-fondé par un polytechnicien, Arthur Breitman, et l’une des quelques licornes françaises. La deuxième blockchain de crypto-actif en termes de valorisation, Ethereum, est en train de basculer de la preuve de travail à la preuve d’enjeu.

Des questions existent sur le point de savoir si la « preuve d’enjeu » est aussi robuste que le « preuve de travail » mais pour l’instant la preuve de travail semble fonctionner et il y a de très nombreuses recherches en cours pour développer des alternatives à la « preuve de travail ». Est-ce que Bitcoin y renoncera ? Je ne le crois pas parce que Bitcoin a fait ses preuves et acquis une telle confiance grâce à la « preuve de travail » qu’il semble peu probable que la communauté y renonce.

*CREST : une unité mixte de recherche CNRS, ENSAE Paris, École polytechnique - Institut Polytechnique de Paris, GENES