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Tribune : « Séparer vrais et faux débats » en économie

Pierre Picard, professeur du département d'économie de l'École polytechnique, a publié une tribune intitulée « Séparer vrais et faux débats » en économie sur Le Monde.fr. Cette tribune fait suite à la publication du livre "Le Négationnisme économique" de Pierre Cahuc et André Zylberberg qui a suscité de nombreuses réactions.

Par Pierre Picard, professeur à l’École polytechnique

La publication du livre de Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le Négationnisme économique (Flammarion) suscite de multiples réactions. Les plus virulentes émanent d’économistes qui se disent « hétérodoxes » ou « atterrés » par la pensée économique « dominante ».
Lire ce livre puis les réactions de ces procureurs laisse une curieuse impression de désinformation, comme si les écrits n’avaient pas de sens et que la condamnation était décidée par le tribunal avant même que celui-ci ait pris connaissance du dossier.
Deux exemples tirés du site des « économistes atterrés », suffiront. Sur les salaires, on peut y lire : « Pour Cahuc et Zylberberg, il n’existe qu’un remède : la saignée, c’est à dire la baisse continuelle du coût des bas salaires », alors que dans la partie du livre consacré au salaire minimum (pages 41 à 46), les auteurs montrent comment une hausse du salaire minimum peut être favorable ou défavorable à l’emploi selon le niveau de ce salaire, en comparant la situation des emplois non-qualifiés aux États-Unis dans les années 1980 et 1990 et en France aujourd’hui.
Sur le rôle de la finance, il est reproché à Pierre Cahuc et André Zylberberg, de « refuser de tirer les leçons de l’évolution économique récente, qui a mis en évidence, dans tous les pays développés, la hausse des inégalités et l’instabilité économique induite par la domination de la finance », alors qu’ils insistent au contraire sur l’importance de la régulation financière, sur les avantages non-avérés de nombreuses innovations financières et sur « les conflits d’intérêt, les fraudes et les abus » qui contaminent le secteur de la finance comme celui de la santé (pages 101 à 104).

Devoir de modestie

En fait, les économistes (qu’on hésite à appeler « orthodoxes » tant est grande la diversité de leurs méthodes et de leurs conclusions) ne ressemblent pas à ces adorateurs de l’économie capitaliste dérégulée que certains se plaisent à imaginer. Par exemple, les travaux qui ont valu le prix Nobel d’économie à Robert Shiller, Joseph Stiglitz et Jean Tirole sont très caractéristiques de cette analyse économique dite orthodoxe.
Le premier s’est rendu célèbre par son analyse des bulles financières et de « l’exubérance irrationnelle », le second a mis en évidence les inefficacités des mécanismes de marché en présence d’asymétries d’information et le troisième a analysé les modalités de la régulation lorsqu’il y a de grandes entreprises dominantes. On est à l’antipode du discours fantasmatique hétérodoxe. Ignorance ou malhonnêteté intellectuelle ? Probablement un peu des deux.
Le livre de Pierre Cahuc et André Zylberberg est bien différent de ces postures idéologiques. Il en ressort d’abord le devoir de modestie qui s’impose aux économistes lorsque ceux-ci sont appelés à évaluer des mesures de politiques économiques : c’est une grande qualité d’être capable de dire qu’« on ne sait pas ».
Il montre aussi les énormes progrès qui rapprochent aujourd’hui l’économie de la décision publique de sciences expérimentales comme la médecine. Les économistes sont effectivement partagés par de vigoureux débats mais qui n’ont pas grand-chose à voir avec un combat contre les moulins à vent d’un capitalisme débridé. Celui, peut être le plus fondamental, qui parcourt la profession des économistes, concerne le rôle de la théorie économique.

Séparer vrais et faux débats

Personne ne conteste aujourd’hui l’importance de la confrontation des propositions à la réalité des données, et ceci d’autant moins que cette confrontation est rendue possible aujourd’hui à la fois par des bases de données de grandes tailles et par le progrès des méthodes statistiques.
En revanche, faut-il partir d’une analyse théorique du fonctionnement des marchés, en déduire des hypothèses et les confronter aux données ? Au contraire, convient-il plutôt de repérer des régularités statistiques, puis les utiliser pour définir et justifier la pertinence de lois économiques de long terme.
Philippe Aghion aborde la dynamique des inégalités plutôt selon la première approche et Thomas Piketty plutôt selon la seconde. Ce sont deux démarches pleinement justifiées, complémentaires et qui s’enrichissent mutuellement. De même, il y a un débat opposant les tenants d’une « économétrie structurelle », qui repose sur une spécification a priori des comportements (ceux des entreprises, des investisseurs ou des individus) et dont les implications peuvent être testées, à ceux d’une approche qui repose sur des expériences « naturelles » ou « contrôlées ».
Dans ce dernier cas, le test des propositions vient à ressembler aux protocoles d’expérimentation des laboratoires pharmaceutiques. Par exemple, les travaux d’Esther Duflo sur l’évaluation des politiques d’aide au développement dans les pays pauvres sont particulièrement caractéristiques de cette approche expérimentale, largement illustrée par Pierre Cahuc et André Zylberberg. Leur livre donne l’occasion de séparer vrais et faux débats. Ce n’est pas la moindre de ses qualités.

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