En poursuivant votre navigation, vous acceptez l'utilisation de cookies destinés à des fins de mesure d'audience, à améliorer la performance de ce site et à vous proposer des services et contenus personnalisés. En savoir plus

X

[Tribune] The sound of silence

A l’occasion de la Fête de la musique, Emmanuel Calef, polytechnicien (X 98) et chef d’orchestre, nous livre un surprenant éloge du silence dans la musique et dans notre vie quotidienne.

Boum-boum, boum-boum… dès le stade fœtal*, un son ! Ou plus précisément... un rythme. Le battement du cœur de la mère, premier contact avec la « musique » qui imprègnera toute notre vie.

Quelques années plus tard, c’est ce même rythme animal qui animera nos mouvements sur des danses endiablées dans les rues animées par la fête de la musique. Boum-boum,… les basses, la grosse caisse, ne sont finalement qu’un retour au rythme cardiaque utérin. Régression nécessaire et divertissante qui ne gêne que les riverains qui, eux, préfèreraient… le silence.

La musique est omniprésente de nos jours. Pas un ascenseur, un aéroport, une gare,… sans un fond sonore. Un « fond sonore »… c’est dire l’attention qu’on porte à ces musiques. Pire, Ipod et autres écouteurs nous enferment maintenant dans une permanence du son, de la stimulation auditive incessante, reléguant le silence au rang de luxe ultime.

 

Le luxe du silence

Etrange de la part d’un musicien de louer le silence ? Et pourtant… la plus belle récompense que nous, musiciens classiques, puissions avoir à la fin d’un concert, alors que la dernière note s’évanouit, que le dernier accord finit de résonner c’est… le silence. Ce silence qui marque que le public est encore quelque part dans le voyage qu’on lui a proposé, qu’il a du mal à retoucher terre, qu’il respecte ces dernières bribes de rêve partagé… Il va de toute manière pouvoir assouvir ce besoin de refaire ce bruit dont on a osé le frustrer pendant quelques longues minutes ! Une simple toux ne s’attire-t-elle pas les foudres des aficionados du concert classique ? Les applaudissements pour se libérer de ce carcan, certes, mais le silence d’abord.

« La musique est le silence entre les notes » disait Debussy paraît-il.

Que ce soit Mozart qui intègre un silence bien maçonnique dans l’ouverture de la Flûte Enchantée, Debussy, un silence contemplatif au début du Prélude à l’Après-midi d’un Faune en illustration du « Réfléchissons… » de l’Eglogue de Mallarmé, ou John Cage qui propose 4 minutes 33 de silence pour forcer l’auditeur à écouter son environnement, le silence est un élément essentiel de toute musique. Ne serait-ce que parce qu’il offre un contraste et un repos. « Réfléchissons… » D’ailleurs, une mesure de silence ne s’appelle-t-elle pas en français une… « pause », et un plus petit silence un « soupir » ? Comme si l’on regrettait déjà de quitter le confort de la tranquillité pour l’agitation de la musique.

 

Une architecture du temps

La musique est l’architecture du temps, et comme tout architecte, le musicien doit permettre à son public de reposer ses sens et son attention. Arme ultime, le silence génère tension comme détente, attente comme repos, construit du sens ou fait s’effondrer la musique… En négociateurs consommés qui savent la force de leur arme à silencieux, le compositeur comme l’interprète s’en servent pour extorquer à leur auditeur tout ce qu’il peut donner… d’émotion.

Quand on apprend la musique, on commence par apprendre que l’attaque d’une note est importante : elle peut être forte, douce, dure, caressante, lourde, légère, enlevée, appuyée,… elle fait sens et doit véhiculer l’énergie que cette note porte en elle dans son contexte. Puis on comprend que l’attaque seule n’est qu’une initiation, un début, la lumière qui s’allume. La note, elle, continue à vivre et il faut lui donner une forme, un sens, autant signification que direction : s’éloigne-t-elle ? Meurt-elle, enfle-t-elle, explose-t-elle, gonfle-t-elle pour s’épuiser telle un ballon de baudruche ?

Et en général on s’arrête là. Cela suffit n’est-ce-pas ? On a fait commencer et vivre sa note. On doit maintenant penser à la suivante ? Oui, mais non. Comme tout processus vivant, comme tout souffle, la note a une naissance, une vie, et une mort. La façon dont on la quitte, la façon dont on rentre dans le silence est au moins aussi importante que les deux autres. Est-ce un adieu déchirant, entrant dans le silence assourdissant de la douleur ? Une mort douce, que le silence accueille avec bienveillance ?

« Les grandes douleurs étant muettes, les exécutants devront uniquement s’occuper à compter des mesures, au lieu de se livrer à ce tapage indécent qui retire tout caractère auguste aux meilleures obsèques » écrit Alphonse Allais au-dessus de 9 mesures blanches dans sa Marche funèbre composée pour les funérailles d'un grand homme sourd.

Profitons donc de ce luxe incroyable que représente le silence aujourd’hui et, à la fin du prochain concert auquel tu assisteras, toi peut-être auditeur de musique vivante, penses à ce que tu peux nous offrir, à nous musiciens qui venons de jouer : ce cadeau de silence, ultime marque d’appréciation quand la musique cesse.

Pour aller plus loin, suggestions de titres :

Quelques exemples de silences significatifs en musique classique

-Haendel, Messiah : fin de l’Alleluia, court silence avant le climax des timbales et du chœur.
-JS Bach, Messe en Si mineur : silence symbolique à la fin du Crucifixus avant l’explosion de joie d’ « Et resurrexit »
-Mozart : ouverture Flûte enchantée
-Haydn : quatuor « la plaisanterie » op.33 n°2
-Haydn : Symphonies « les adieux » ou « la surprise »
-Beethoven : ouverture Egmont, juste après la décapitation d’Egmont
-Debussy, Prélude à l’Après-midi d’un faune


* L’organe de Corti qui accueille les terminaisons nerveuses du nerf auditif, est terminé chez l’homme vers 30 semaines de gestation