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Arthur Mensch, pdg de Mistral, en grand frère à l’X, sur l’IA et l’entrepreneuriat
« L’intelligence artificielle, c’est un peu un travail d’électricien. Notre rôle c’est de transformer des mégawatts en intelligence ». La formule synthétise en quelques mots les enjeux à la fois énergétiques et climatiques de l’intelligence artificielle et les perspectives qu’elle ouvre. Elle résume aussi le style de son auteur, Arthur Mensch (X2011), co-fondateur et pdg de Mistral, la pépite française de l’IA : A la fois simple, directe, distanciée mais avec une vision claire et sans concession des potentialités comme des risques d’une technologie qu’il a contribué à faire évoluer et qu’il œuvre à déployer.
Venu à la rencontre des élèves et étudiants de l’X à l’invitation du «Binet start-up », l’association étudiante dédiée à l’entrepreneuriat, il a décliné la devise de son ancienne École – Pour la Patrie, les Sciences et la Gloire - dans une intervention sur l’intelligence artificielle et ses implications mais aussi sur son parcours d’entrepreneur.
POUSSER LES FRONTIERES DE LA SCIENCE
Commençant par les Sciences, il a évoqué les conséquences de l’IA pour le métier d’ingénieur et la recherche scientifique et technologique. « La génération d’ingénieurs qui est la mienne a à peu près réussi à commoditiser son propre métier », a-t-il constaté. « Ce pour quoi nous avons été formés – la capacité de synthèse, la capacité de calcul et de raisonnement et la capacité de développement logiciel que beaucoup d’entre nous utilisons (…), ce que nous avons fait au cours des dix dernières années c’est de créer des systèmes qui effectuent ces tâches de mieux en mieux. »
« Aujourd’hui la technologie requiert de monter à un niveau d’abstraction supplémentaire (…) l’intelligence artificielle promeut un nouveau type de cerveau beaucoup plus créatif », a poursuivi Arthur Mensch, estimant toutefois que s’il faut apprendre à utiliser l’IA, il faut aussi savoir s’en passer complétement.
« Pour apprendre, pour comprendre, pour développer la capacité de raisonnement, le travail sans ordinateur reste très important. Il faut apprendre à se passer de l’IA pour comprendre comment le système fonctionne », a-t-il souligné ajoutant qu’avec les progrès réalisés par l’IA, les logiciels se conçoivent désormais totalement différemment. S’il s’agissait auparavant de développer des solutions (logicielles) pour répondre à des problèmes, « aujourd’hui nous avons la solution [NDLR, l’IA], le vrai sujet est d’identifier les problèmes que nous voulons résoudre. »
Dans ce nouvel environnement qui s’est imposé au cours des dernières années, trois directions sont possibles pour les futurs ingénieurs, selon lui : travailler pour l’IA, travailler avec l’IA et travailler sans.
« Il est encore largement temps de travailler pour l’IA. Nous savons faire des systèmes qui résolvent bien certaines thématiques (…) qui permettent de coder mais nous ne savons pas bien faire des systèmes qui comprennent les Humains, qui interagissent avec le monde réel, qui comprennent comment on fabrique des robots, qui comprennent la physique des matériaux, les biotechnologies… Nous croyons beaucoup à Mistral à cette idée de pousser les frontières dans tous les domaines de la science grâce à l’IA. Il faut s’équiper de l’IA pour faire des découvertes plus rapidement. Il y a énormément d’opportunités aux intersections (de l’IA) avec différentes disciplines mais cela nécessite une compréhension fine des questions à poser et des problèmes à résoudre », a souligné Arthur Mensch.
« Pour développer des modèles en sciences des matériaux ou en physique quantique… il va falloir se lever tôt. Il va falloir chercher de la donnée, trouver des simulateurs, mettre en place un environnement qui permette de tester et de renforcer le système. Tout cela va nécessiter beaucoup, beaucoup de réflexion humaine », a-t-il ajouté.
PAS DE TECHNOSOLUTIONNISME
« Il est aussi possible de travailler avec l’IA. Toutes les entreprises dans tous les secteurs d’activité vont avoir des sujets de réorganisation profonds des procédés qui vont tourner différemment, de systèmes informationnels qui vont fonctionner différemment », a expliqué Arthur Mensch.
« Tous les pays vont déployer l’IA et changer leurs procédés que ce soit dans les services financiers, dans les services publics, dans l’industrie, dans l’agriculture, dans la défense… Les transformations à mettre en œuvre pour maintenir la compétitivité, en particulier en Europe sont très importantes. »
« Il est aussi possible de travailler sans et de s’intéresser à des sujets qui ne seront pas résolus par l’IA », a relevé Arthur Mensch. « Il y a tout un ensemble de métiers, les métiers de contact, les métiers du soin… et tout un ensemble de sciences où objectivement l’IA a un rôle mineur à jouer », a-t-il dit.
« Nous avons lancé Mistral [NDLR : les deux autres cofondateurs de Mistral AI sont Guillaume Lample (X2011) et Thimothée Lacroix (ENS)] en France notamment parce que nous ne croyons pas complètement au technosolutionnisme en vogue dans l’Ouest des États-Unis en particulier et qui consiste à penser que tous les problèmes du monde vont pouvoir trouver une solution grâce à l’IA générative (…) c’est un peu trop simple et l’IA ne va pas résoudre le problème du réchauffement climatique… elle a même plutôt tendance à l’aggraver », a-t-il souligné.
UN TRIPLE ENJEU DE SOUVERAINETÉ
Poursuivant par la Patrie, Arthur Mensch a estimé que l’IA était un sujet de souveraineté dans trois domaines. « Le premier est industriel dans la mesure où, sachant que de très nombreux processus vont basculer en partie sur une automatisation via l’IA, il y a un problème si nous importons 80% de cette technologie ou de ses composants de deux pays [NDLR : La Chine et les États-Unis] dont l’alignement stratégique [NDLR : pour la France et l’Europe] est de plus en plus problématique. En France et en Europe, il y a une prise de conscience que pour avoir une industrie compétitive, il faut disposer d’une IA qui ne soit pas soumise au contrôle d’entités extérieures. Cela va rester vrai et cela va être de plus en plus vrai au fur et à mesure qu’une part croissante du PIB européen tourne sur de l’IA », a averti Arthur Mensch.
« Les systèmes d’IA sont comme beaucoup de technologies mais peut-être plus que d’autres des technologies duales utilisables pour des applications civiles très intéressantes mais aussi pour autonomiser des drones, pour disposer de systèmes plus autonomes sur le champ de bataille ou pour augmenter – en termes technocratiques – la létalité sur le champ de bataille », a-t-il ensuite rappelé.
« Ce n’est pas un domaine où nous voulions nécessairement travailler initialement mais avec la guerre en Ukraine, avec l’instabilité géopolitique actuelle et dans la mesure où certains pays déploient des systèmes de plus en plus autonomes, il est absolument nécessaire pour la France et pour l’Europe de rétablir une dissuasion qui risque de se perdre si nous ne nous reposons que sur la dissuasion nucléaire », a relevé Arthur Mensch.
« Enfin, il y a un sujet d’influence. Nous avons vu Google établir un monopole à 95% sur la manière d’accéder à l’information dans le monde. Les systèmes d’IA sont des systèmes par lesquels vous accédez déjà à l’information et par lesquels les générations à venir accéderont encore plus à l’information. Malheureusement, ce sont des systèmes avec lesquels tout le monde crée de l’empathie. Le mécanisme d’influence, la puissance d’influence de ces systèmes est décuplée par rapport aux systèmes précédents, décuplé par rapport aux réseaux sociaux. Il faut vraiment s’en préoccuper », avertit Arthur Mensch.
« Si demain nous étions dans un monde où deux entités possédaient les portails d’information, cela leur donnerait un pouvoir excessif de contrôle de la pensée qui n’est pas du tout compatible avec le maintien de la démocratie », a-t-il prévenu.
Au regard de ces enjeux de souveraineté, Arthur Mensch a interpellé les futurs ingénieurs. « Vous avez un choix à faire. Est-ce que je choisis d’innover, de contribuer à la puissance du pays dans lequel je suis né et j’ai été éduqué ou est-ce que je choisis d’apporter l’innovation – et l’innovation c’est le vecteur principal de la puissance – dans un autre pays qui n’est pas forcément aligné avec le mien. »
« La technologie est conçue aujourd’hui comme un vecteur de puissance, comme un vecteur de colonisation et concevoir sa carrière en fonction de cela pour essayer de renverser le rapport de force, c’est une réflexion que vous pourriez avoir. »
« FAITES UNE THESE »
Terminant par la Gloire et par antiphrase, il a évoqué son parcours d’entrepreneur et « ses aspects peu glorieux ».
« Très vite l’entrepreneuriat nécessite de savoir vendre et de savoir itérer si vous n’avez pas à vendre… et c’est très difficile, cela nécessite d’être patient et savoir se prendre des claques. Très souvent le client ou l’investisseur va vous dire qu’il trouve que ce que vous faites c’est nul. Vous êtes toujours en situation de faiblesse quand vous êtes le vendeur parce que vous faites, vous vous fatiguez et en face vous avez une critique. Il faut vivre avec cette asymétrie et être résilient », a averti Arthur Mensch.
De ce point « je ne pourrai que vous recommander de faire une thèse » a-t-il lancé à l’auditoire parce qu’au-delà du travail de recherche qui permet d’identifier les problèmes, « une thèse apprend beaucoup sur l’entrepreneuriat, notamment à mener des projets à bien, à, aller au bout , à galérer parce qu’en réalité le métier d’entrepreneur c’est quand même, en général, 90% de galères et 10% de réussite. »
« Cet aspect de ne pas y arriver…c’est quelque chose que l’on apprend très bien en thèse », a-t-il résumé.
POSSIBLE BULLE INDUSTRIELLE SUR L’IA
Au cours de son échange avec un auditoire venu en nombre, il n’a éludé aucune question, de la possibilité pour Mistral de poursuivre son engagement en faveur de modèles open source aux conséquences des applications militaires de l’IA en passant par le risque de l’éclatement d’une bulle de l’IA, le secteur ayant bénéficié d’investissement massif en très peu de temps au risque de ne pas tenir aussi rapidement qu’attendu toutes ses promesses.
« Aujourd’hui, le secteur [NDLR de l’IA] fait le pari qu’il faut investir massivement, c’est-à-dire de l’ordre de trilliard de dollars [NDLR : milliers de milliards de dollars] parce qu’il y a énormément de valeur à créer… et c’est vrai qu’il y a énormément de valeur à créer », a estimé Arthur Mensch sur ce point.
« Les investisseurs attendent un retour sur leurs investissements dans un délai qui n’est pas nécessairement celui dans lequel l’IA pourra tenir toutes ses promesses », a-t-il poursuivi.
« Ce n’est pas une bulle spéculative, c’est plutôt une bulle industrielle au sens où il y a des déploiements de capitaux dont les investisseurs attendent des retours qui seront plus longs à se matérialiser qu’ils ne l’espèrent . »
« Pour nous [NDLR : chez Mistral] ce n’est pas un sujet majeur parce que nous sommes très focalisés sur la création de valeur à long terme pour les entreprises mais il ne faut pas exclure des scénarios macroéconomiques où l’accès aux capitaux privés se ferment à cause d’un vent de panique. C’est tout à fait possible et il faut le prendre en compte et s’y préparer », a conclu Arthur Mensch.
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